La taverne des rôlistes

Réflexion et analyse critique sur le JdR en général et sur des JdR particuliers

Les rôlistes sont-ils des sociopathes ?

L'objectif de ce texte est de brosser un portrait de la population rôliste en France, statistiques à l'appui, afin de savoir si ces personnes qui inquiètent souvent les honnêtes gens par leur langage ésotérique (voir "Une dérive de l'anti-JDR") sont vraiment différentes du reste de la population ou pas. Le sociologue Laurent Trémel a mené une enquête très éclairante sur ce sujet épineux qu'est le rôliste dans son milieu naturel. Il en présente les résultats dans son ouvrage publié en 2001 et intitulé "Jeux de rôles, jeux vidéos, multimédia".


Ils sont parmi nous

Selon les estimations avancées par l'auteur, il y aurait entre 100 000 et 400 000 rôlistes en France. Pour donner un ordre d'idée, nous avions environ 50 000 joueurs d'échec en 2005 (source : france-echecs.com) et plus de 2 000 000 de footballeurs (source : Wikipedia). Le JDR serait donc un loisir moyennement répandu dans la population, loin d'être le "sport national", mais tout aussi loin d'être marginal. Environ 95% des rôlistes sont de sexe masculin. Cette proportion a d'ailleurs donné lieu par le passé à un grand nombre d'interprétations délirantes de la part de certains psychanalystes allègrement relayés par des journalistes. Cela consistait à dire que ce fréquent regroupement d'adolescents garçons était lié à leur homosexualité latente. C'est une réaction représentative des préjugés à l'égard des JDR puisque les clubs d'échec ou de foot ont un pourcentage de garçons comparables, mais comme ce sont des loisirs reconnus à l'unanimité comme sains, ils échappent à la suspicion d'homosexualité. Par ailleurs, l'idée même qu'il y aurait des loisirs d'homos et des loisirs d'hétéros est révélatrice d'un préjugé qui concerne non seulement le JDR mais aussi l'homosexualité. Trémel indique que la masculinité du JDR viendrait plus probablement du fait que leurs univers mettent en scène des personnages guerriers fortement marqués par les stéréotypes masculins. Ces univers de JDR seraient donc plus attirants pour la population masculine, plus susceptible de s'identifier à ces rôles guerriers.

L'âge moyen des rôlistes français est de 21 ans, l'âge modal aussi. La majorité des joueurs a entre 17 et 25 ans. Les joueuses sont quant à elles plus nombreuses dans les tranches 14-15 ans et 31-35 ans. En clair, les joueuses sont plus nombreuses avant et après l'âge auquel les joueurs sont les plus nombreux. Elles jouent donc dans les groupes les moins typiques. On trouve parmi les rôlistes 31,5% d'actifs, 38,5% d'étudiants, 22% de lycéens et 5% de collégiens (3% n'ont pas répondu). Les étudiants sont majoritairement (par ordre de fréquence) en sciences sociales, en physique-chimie et en droit. Les rôlistes lycéens ont une préférence pour les matières littéraires (histoire-géo, français, philo).

A ce stade, nous commençons déjà à voir à quoi ressemble le rôliste moyen. Il s'agit d'un jeune homme de 21 ans, étudiant en sociologie, histoire ou encore géographie à l'université. Mais nous voudrions un portrait beaucoup plus précis pour être certain de reconnaître un rôliste lorsque nous en croiserons un... Qu'à cela ne tienne, entrons dans sa psychologie.


Ils veulent conquérir le monde

Dans le cadre de l'enquête, les chercheurs ont demandé aux rôlistes lycéens de leur échantillon quel métier ils souhaitaient faire plus tard. Les métiers les plus cités sont psychologue (ou psychanalyste ou encore parapsychologue), musicien, biologiste, professeur, journaliste, créateur de JDR, écrivain et chercheur. On constate que ce sont pour la plupart des métiers fortement prestigieux sur le plan intellectuel (chercheur, écrivain...) mais aussi des métiers permettant de se distinguer (musicien, psychologue...).

On note que si les aspirations des jeunes rôlistes sont ambitieuses, leur rapport à la scolarité est paradoxalement en moyenne assez mauvais. Ainsi, les ambitions sont élevées, mais les moyens d'y arriver ne sont pas forcément là. Ce paradoxe est à l'origine d'une sorte de complexe intellectuel qui s'est retrouvé chez beaucoup de rôlistes de l'échantillon. Ils ont tendance à se considérer comme plus intelligents que la moyenne, mais aussi à considérer que les rôlistes en général sont plus intelligents que la moyenne. Personnellement, je ne pense pas que cette question soit pertinente, je m'abstiendrais donc de tout avis arbitraire sur l'intelligence des uns et des autres. En revanche, il est intéressant de noter que pour rationaliser des résultats moyens à l'école malgré une intelligence supposée élevée, ils élaborent un discours très critique à l'égard de la société, de l'école, ou encore de leurs camarades de classe non rôlistes. Cette idée selon laquelle les rôlistes seraient "plus intelligents que la moyenne" n'est pas sortie de nulle part. La maison d'édition Descartes, pour contrecarrer les critiques des médias à l'égard des JDR, avait adopté le slogan "des jeux intelligents pour un public intelligent". C'était à l'époque un moyen de dire que les JDR étaient meilleurs pour les ados que de regarder la TV par exemple. Il semblerait que cette image du rôliste intelligent, qu'elle corresponde ou non à une réalité, soit bien intégrée par chacun, y compris par les rôlistes eux-mêmes.


Ils jouent à des jeux diaboliques

On imagine les adeptes de JDR comme des personnes qui jouent très régulièrement et toujours au même jeu. C'est l'image de l'addiction en fait. Il se trouve qu'en réalité, le tableau est bien différent. Un rôliste sur trois (33%) joue une fois par semaine, 34% jouent 1 à 2 fois par mois, seulement 14% des rôlistes jouent plus de 2 fois par semaine, et 20% jouent moins d'une fois par mois. Ainsi, la grande majorité des rôlistes joue moins d'une fois par semaine et pour 60% d'entre eux, les séances durent entre 4 et 8 heures. Les pratiques des rôlistes jouant en club sont différentes. Les rôlistes de club (27% de l'échantillon) sont 27% à jouer plus de 2 fois par semaine, et 42% à jouer une fois par semaine.

Par ailleurs, on s'aperçoit que les jeux sont en général assez variés. En effet, 35% des rôlistes jouent à 7 jeux et plus, 34% entre 4 et 6 jeux, 25% jouent à 2 ou jeux et seulement 6% ne jouent qu'à un seul jeu. Enfin, les jeux les plus joués sont, dans l'ordre, L'appel de Cthulhu, Donjons et dragons, Warhammer, Star Wars, Vampire, In nomine satanis, Cyberpunk et Shadowrun.


Ils ne sont pas comme nous

Les chercheurs leur ont posé la question suivante :
"Qu'est-ce que réussir sa vie selon vous ?".
La question est ouverte, les réponses ont été regroupées par catégories. Les réponses les plus fréquentes furent les suivantes (dans l'ordre de fréquence): réaliser des projets qui nous plaisent, avoir un métier bien payé, s'accomplir dans un métier intéressant, vie de famille, être heureux, être entouré d'amis, faire de bonnes études. Parmi les réponses les moins fréquentes, on notera (juste pour le plaisir) "devenir un surhomme" ou encore "être un seigneur féodal". Ces réponses sont tellement banales que s'en est presque surprenant. Étant donné les stéréotypes circulant à propos des rôlistes, on aurait pu s'attendre à des réponses comme "créer une race de guerriers mutants" ou "remettre au goût du jour une divinité oubliée". Au lieu de ça, ils ont répondu finalement ce que la plupart des gens répondent, c'est-à-dire faire des choses intéressantes, gagner de l'argent et être bien entouré. De plus, l'enquête révèle qu'au niveau des loisirs, les rôlistes lisent un peu plus de livres de science fiction et de fantasy que les non-rôlistes de leur âge, mais c'est la seule différence. Les rôlistes aiment autant les sorties, le sport, et tous les loisirs correspondant à leur tranche d'âge que les non-rôlistes.

Mais finalement, si les rôlistes sont des gens comme tout le monde, qu'est ce qui les amène à faire du JDR ? Les enquêteurs leur ont demandé :"Qu'est ce qui vous plaît dans une partie de JDR ?"
La réponse qui a été donnée par une écrasante majorité est "passer de bons moments avec des amis".

Sylvain

3 commentaires:

J'adore ! Très marrant...
Pardon...
Hum, hum : il y a quelques jours un article du Bostonherald.com a déclenché une levée de bouclier chez les rôlistes américains.
L'article en question : "Suspect in slays fan of 'Dungeons'"
L'auteur (un 'pseudo' journaliste), signale que certains tueurs en série sont des fans de D&D, et même que la police a trouvé des livres de D&D chez ces tueurs.
D'après ce même journaliste, une cour fédérale aurait interdit les jeux de rôle dans une prison du Wisconsin parce que les gardiens penserait que le jdr pourrait favoriser "de l'hostilité, de la violence, des comportements de fuite..."

C'est bizarre moi qui pensait que les prisons américaines favorisaient l'apaisement, les bons sentiments, et l'envie d'y rester ?

Bref, au sujet de cet article, se sont surtout les commentaires qui valent le coup... Plusieurs centaines...

En gros, tous pensent qu'il n'y a pas plus de psychokiller (ou sociopathes) parmi les rôlistes que chez les autres passionnés (de jeu, de sport ou autres)...

Mon opinion (sans même faire de sondage) ?
Oui, il y a des sociopathes parmi les rôlistes, comme il y en à chez France Telecom, dans la police, dans l'éducation nationale...

Est-ce qu'il est vraiment possible de faire un sondage de la population rôliste ?
Non
Pourquoi ?
1 - C'est comme les sondages des internautes dans le journal de M6. Les Internautes qui répondent aux sondages ne sont pas représentatifs de la population...
2 - On peut jouer aux jdr sans être internaute, sans être inscrit dans un club, et sans être lecteur de Casus Belli (ou jdrmag)
3 - des fois je suis de mauvaise fois quand je répond aux sondages.... ;-)... comme tout le monde ?

Tout ça pour dire quoi ?
Le paintball c'est dangereux !... heu...

Comme je pouvais le laisser entendre dans d'autres commentaires, je ne crois pas à une homogénéité de la communauté rôliste. A mon sens, il n'y a pas de commmunauté rôliste, mais plutôt des gens qui aiment jouer aux jeu de rôle et certains se définissent eux-mêmes comme des rôlistes.
Je suis d'accord avec ta conclusion : les rôlistes sont comme tout le monde.

Il y a quelques années, ce qui avait fait peur c'est justement ça : un groupe de jeunes qui se coupe du monde "pour passer de bons moments avec des amis"... C'est beaucoup plus flippant qu'un groupe d'adultes qui se coupe du monde pour gagner de l'argent au poker...

 

C'est vrai qu'il est difficile de considérer les rôlistes comme une communauté. La plupart ne joue pas en club mais plutôt par petits groupe de 4 ou 5, et ces petits groupes ne se côtoient pas forcément entre eux. Du coup, ils sont un peu invisibles pour toute statistique.

L'estimation du nombre de rôliste en France est d'ailleurs une estimation basée sur les ventes de JDR, mais comme ce critère est très peu précis, on arrive à une fourchette extrêmement large (entre 100 000 et 400 000). Pour les paramètres sociologiques, c'est évidemment à prendre avec autant de pincettes. Disons que Trémel a quand même fait un effort important pour s'intéresser aux rôlistes de club et aux rôlistes hors club, d'âges très variés. Donc on peut penser que dans une certaine mesure, son enquête est plus ou moins représentative.

Je suis tout à fait d'accords avec toi sur le côté "flippant" des JDR. Disons qu'on oublie juste de comparer le nombre de tarés chez les rôlistes au nombre de tarés chez les philatélistes et autres joueurs de mikado ^^

 

Hello,
d'accord avec toi sur le fait que la question de l'intelligence est casse-gueule. Neanmoins la pratique du jeu de role amene peut etre naturellement certains joueurs à avoir une certaine "distance" vis à vis des facades, des roles, des institutions et des manipulations/interactions de ces différents éléments et à ne pas adherer trop vite à la comédie sociale en train de se faire. En gros faire des roles un jeu, c'est s'habituer à voir le jeu qu'il y a dans tout role social "réel", etre capable un peu plus facilement de distance avec les stereotypes.
cela va à l'encontre de l'idee que les rolistes sont des allumés, premier degré, en jouant dans la fiction: on apprend à dejouer dans la realité.
Tigre

 
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