La taverne des rôlistes

Réflexion et analyse critique sur le JdR en général et sur des JdR particuliers

MJ : choix et partage


Réalisé sur stripgenerator


Le célèbre modèle tripartie propose de décrire ce qui permet aux joueurs de s’amuser pendant un jeu de rôle. Ce modèle est très solide en lui-même et fut par ailleurs largement digéré et enrichi par de nombreux contributeurs. Néanmoins, Ron Edwards affirmait que le modèle tripartite ne s’appliquait pas au MJ mais uniquement aux joueurs. Le MJ étant celui qui fournit le plus de travail avant et pendant une partie de jeu de rôle, il doit bien trouver dans cette activité une forme de plaisir.

Premièrement, mettons-nous d’accords sur ce qu’est un MJ. Je considère que le point de vue de Ron Edwards est fondamentalement juste lorsqu’il dit qu’au MJ correspond une « gamme de comportements potentiels ». Autrement dit, il n’y a pas de frontière étanche entre les tâches attribuées à la personne qualifiée de MJ et celles attribuées aux personnes qualifiées de joueurs. D’un autre côté, il semble que ces comportements potentiels soient souvent concentrés en grande partie, si ce n’est en totalité entre les mains d’un seul individu. Pour des raisons pratiques, nous choisissons donc d’utiliser le terme « MJ » dans un sens fonctionnel : le MJ est l’individu qui émet la majorité des comportements d’arbitrage (gestion du temps fictif, du rythme, des personnages secondaires etc).

Ma recherche documentaire sur ce qui pouvait motiver le MJ à jouer m’a d’abord permis de constater que peu de choses avaient été écrites sur le sujet. En fait, la seule approche véritablement structurée que j’ai trouvé sur le sujet est celle de ludilogie.fr qui propose une classification des différents types de MJ. Selon cet article, il y aurait trois grandes catégories (je résume, pour plus de détails, lisez l’article source) :

- Les scénaristes qui trouvent leur plaisir en concevant les histoires
- Les acteurs qui jouent pour interpréter des PNJ
- Les philosophes qui cherchent à créer des situations qui résonnent avec des questions morales ou philosophiques.
L’auteur ajoute une quatrième catégorie un peu à part :
- Les « autres ». Ils ne trouvent de plaisir dans aucun des trois aspects précisés ci-dessus.
Précisons que l’auteur se considère personnellement comme à l’intersection de plusieurs catégories, ce qui implique que ces « profils » sont en fait des tendances qui peuvent se recouper. 

Critiques 

Tout d’abord, il faut préciser que ce découpage a le mérite d’exister au milieu d’un désert théorique sur cette problématique. Ensuite, il s’agit au minimum d’un bon point de départ car l’auteur a isolé des sous-tâches du jeu de rôle qui peuvent constituer la source de plaisir. Cependant, dans cet article sont mélangées les notions de plaisir et de compétence. Il part du principe que l’acteur aime interpréter les PNJ et qu’il est doué pour cela. Pourtant, ces deux notions ne sont pas totalement dépendantes. On peut être mauvais dans une activité qu’on aime et inversement, ce qui est vrai dans les sous-tâches de scénariste, d’acteur et de philosophe. Enfin, la catégorie « autre » est définie comme celle des méritants MJ qui ne prennent pas vraiment de plaisir et qui sont relativement incompétents, mais qui jouent quand même. J’aurais tendance à penser que cette catégorie devrait plutôt regrouper les MJ qui prennent du plaisir pour des raisons non identifiées dans ce découpage. Ceci étant dit, le choix des « types de MJ » semble fonctionner. Au petit jeu de l’autodiagnostic, je me positionnerais entre le philosophe et le scénariste et je suis presque sûr que vous-même seriez capable de vous placer dans les catégories proposées.

Les raisons qui amènent un MJ à jouer sont recherchées, comme pour les joueurs, à l’intérieur de l’activité de jeu de rôle. Nous sommes bien entendu conscients qu’un certain nombre de raisons sociales individuelles expliquent souvent l’entrée ou la continuité dans le jeu de rôle (séduire telle joueuse, voir les amis etc). Nous écartons d’emblée tout cet aspect de la question pour ne nous intéresser qu’au jeu en lui-même. L’approche développée par Ludilogie est catégorielle. Cette façon de faire présente l’avantage de permettre aux MJ de facilement se retrouver dans les catégories et cela permet aussi d’améliorer facilement la théorie en ajoutant des catégories manquantes. Cependant, plutôt que d’empiler de nouvelles sortes de MJ, j’ai préféré de mon côté chercher ce qui était commun aux MJ de chaque catégorie pour définir d’une manière global l’intérêt d’être MJ

Métaphore de la bibliothèque

Avec un groupe d’amis, nous décidons de planifier l’activité suivante : l’un d’entre nous devra aller à la bibliothèque et y passer toute la journée pour choisir de manière précise et éclairée un livre que chacun des membres de groupe devra lire. Il s’agit d’un travail difficile car il doit choisir avec soin un livre qui pourra lui plaire ainsi qu’à ses amis. Ce choix prend donc du temps et demande du travail. Pendant ce temps, les autres membres du groupe peuvent vaquer à leurs occupations en attendant que le livre soit choisi. Ils n’ont pas à s’occuper de quoi que ce soit ce qui est confortable. Chacun hésite, qui va accepter d’aller choisir le livre ? Il y a du pour et du contre. Si je n’y vais pas, j’ai moins de travail, j’aurais la surprise du choix du livre et je fais confiance aux autres membres pour faire de bon choix. En même temps, si le livre choisi est mauvais ou pas à mon goût, tant pis pour moi. Si j’y vais, alors je dois sacrifier du temps, mais d’un autre côté, je serais certain que l’histoire me plaira vraiment et j’espérerais partager mon goût pour ce type d’histoire avec mes amis. 

Choix et partage

Cette métaphore représente selon moi assez bien le choix de devenir MJ. En faisant ce choix, je peux satisfaire mes propres goût et passions. Certaines histoires me plaisent terriblement et je crois (ou j’espère) qu’elles plairont à mes joueurs. Lorsqu’on est passionné par un roman ou un film, on est souvent pris d’une envie irrépressible de le raconter à notre entourage. On espère susciter le même enthousiasme que celui qu’on a nous-même ressenti. Cette idée de partage de ce qui nous touche est à mon avis encore plus forte lorsqu’on a créé nous-même l’histoire en question, un peu comme un cinéaste qui, à l’avant-première ne regarde pas son film mais les réactions du public et qui est fière lorsqu’il voit que le public manifeste des émotions. Cette idée générale du plaisir du MJ reposant sur le choix de l’histoire puis son partage fonctionne bien avec la catégorisation de Ludilogie. L’importance de choisir soi-même l’histoire peut reposer sur le goût des histoires complexes (catégorie « scénariste »), des histoires portées sur les questions morales (catégorie « philosophe ») voir même la création d’histoires permettant d’interpréter certains types de PNJ spécifiques (catégorie « acteur »).


Sylvain
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